Créée en 1926 pour célébrer les exploits des « Poilus de 14/18 », elle est devenue célèbre sous le nom de Paris/Strasbourg avant de devenir en 1981 Paris/Colmar. Cette marche qui réunit les meilleurs marcheurs d’endurance du monde s’effectue pendant 3 jours et 3 nuits consécutifs, voire 4 nuits pour les derniers arrivants à Colmar.

Il n’y a que 2 arrêts obligatoires : l’un de 3 heures après 230 kilomètres parcourus et l’autre d’1 heure après 440 kilomètres de marche ! Tout arrêt supplémentaire de plus de 10 minutes prive à coup sûr le marcheur d’un classement sur l’épreuve. Les meilleures années, 8 à 10 marcheurs seulement sur les 30 du départ pourront atteindre Colmar.

Une épreuve féminine est venue se greffer au Paris/Colmar en 1989. Les féminines partent de Châlons-en-Champagne et rallieront Colmar en empruntant le même parcours que les hommes ; elles seront une douzaine et effectueront 360 kilomètres avec 2 arrêts obligatoires, le premier de 2 heures et l’autre d’1 heure…

Paris-Colmar

A noter enfin que cette épreuve épuisante s’effectuera à l’allure moyenne de 8 à 9 km/h, ce qui prouve que la marche athlétique ne peut se confondre avec une promenade de santé !

Devant de tels chiffres, on peut comprendre que l’hyper sollicitation des pieds de nos marcheurs induise une pathologie spécifique que l’on ne rencontrera nulle part ailleurs, en dehors peut-être de certains grands raids (Raid Gauloises, Raid de l’Atlas, etc.) qui connaissent une grande vogue aujourd’hui.

La pathologie rencontrée est essentiellement micro-traumatique ; elle est due à la longueur de l’épreuve (entre 65 et 80 heures non stop) et à l’extrême répétition du geste. C’est certainement le pied qui souffre le plus au cours de cette épreuve où l’on rencontre d’une part des atteintes musculo-tendineuses et d’autre part et surtout une pathologie cutanée impressionnante.

Pathologie musculo-tendineuse

Pour le marcheur averti, c’est la ténosynovite du tibial antérieur, la tendinopathie du tibial postérieur ou pire encore le syndrome de loge tibial antérieur qui sont le plus souvent rencontrés.

La ténosynovite du tibial antérieur est la plus fréquente et l’examen clinique met en évidence une tuméfaction importante de la région péri-malléolaire interne qui précède de plusieurs heures parfois les signes fonctionnels. Ce sont eux cependant qui conduiront à une impotence fonctionnelle partielle qui est source d’abandon. Cette pathologie survient le plus souvent après plus de 200 km. de marche.

Ténosynovite du tibial antérieur

La tendinite du tibial postérieur est moins fréquente mais elle correspond généralement à une attitude valgisante du calcaneus. Nous l’avons rencontrée plusieurs fois lors de démarche antalgique pour éviter un appui postéro-externe du talon rendu douloureux par la présence d’une grosse phlyctène. La douleur part de l’insertion basse du muscle sur le tubercule de l’os naviculaire et irradie dans le mollet.

Le syndrome tibial antérieur est bien moins fréquent mais ses conséquences sont parfois cruelles si sa reconnaissance est trop tardive. Le début peut se confondre avec la tendinopathie du muscle tibial antérieur évoquée précédemment, mais c’est l’hypoesthésie du pied qui sera froid avec abolition fréquente du pouls pédieux qui imposera l’arrêt immédiat de la marche suivi d’une fasciotomie précoce avant l’installation des signes neurologiques déficitaires.

Pathologie cutanée

Elle est pratiquement toujours présente à des degrés divers. Il s’agit d’une pathologie de conflit avec la chaussure qui touche pratiquement 100% des athlètes. Les stades de gravité varient en fonction de 2 critères essentiels : le kilométrage parcouru d’une part et la préparation cutanée spécifique du pied en amont de la compétition d’autre part.

Les atteintes cutanées se matérialisent par des phlyctènes d’importance variable mais souvent considérable. En fonction de la qualité de la préparation préalable de la peau du pied (traitement à l’acide picrique ou citrique associé à l’application préventive de topiques anti-échauffements), les ampoules apparaîtront à partir de 100 ou 150 Km de marche, souvent au niveau des orteils avant de toucher l’arrière-pied. Elles devront être évacuées à la seringue, désinfectées à l’éosine aqueuse (qui possède un pouvoir tannant) en conservant l’épiderme décollé, et recouvertes de tulle gras fixé au collodion riciné. Plus les kilomètres défilent et plus la pathologie cutanée sera sévère, entraînant des échauffements qui décollent l’épiderme jusqu’à un phénomène de brûlures de marche qui conduisent parfois à l’abandon. En règle générale, c’est l’atteinte du talon postérieur qui est la plus redoutée car elle pousse le marcheur à tenter de courir sur l’avant-pied, ce qui est disqualifiant en marche athlétique.

Brûlures de marche Phlyctènes Les pieds du vainqueur en 2002

Les hématomes sous-unguéaux sont relativement rares car la plupart des marcheurs ont depuis bien longtemps des ongles « rudimentaires » à force d’avoir été traumatisés. Il s’agit donc d’une pathologie que l’on rencontre plus souvent sur les épreuves sélectives que sur la compétition elle-même. Le traitement passe par une évacuation à la seringue de la collection sanguine en ponctionnant entre l’ongle et son lit, et le soulagement est instantané.

Devant de tels tableaux cliniques, même le podologue le plus averti s’interroge sur la capacité et la volonté de ces athlètes à continuer l’appui et la marche. Si moins d’une dizaine d’entre eux atteignent Colmar, on a tout lieu de penser que sans l’aide d’une assistance podologique importante, ce chiffre serait revu à la baisse.

Cette équipe podologique se compose de 15 podologues qui se répartissent entre les postes d’arrêts obligatoires et les 2 ambulances qui suivent l’épreuve nuits et jours du départ à l’arrivée à Colmar. Pour avoir eu le privilège de diriger cette équipe durant 5 ans, nous savons que la majorité des abandons fait suite à des problèmes cutanés.

Les soins prodigués sont des soins d’urgence qui doivent être effectués très rapidement car le marcheur répugne à s’arrêter, ne pensant qu’au chronomètre ! Une spécificité de ces soins réside aussi du fait qu’aucun pansement traditionnel ne peut être proposé à ces athlètes car non seulement ils ne tiendraient pas, mais encore ils provoqueraient des frictions supplémentaires. Eosine aqueuse, tulle gras, vernis chirurgicaux, collodion riciné et topiques anti-échauffements seront de règle tout au long de l’épreuve [2,3].

Quoique la « marche athlétique » soit une discipline olympique, l’exploit physique exceptionnel et l’immense courage de ces athlètes de très haut niveau qui, rappelons-le, sont les meilleurs marcheurs au monde, n’ont d’égal que l’anonymat injuste qui les entoure tant il est vrai que sur le plan médiatique, des « années-lumières » séparent le vainqueur du Paris/Colmar de celui du Tour de France cycliste, de Rolland Garros ou de tout autre épreuve de prestige !